Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique
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Servais Etienne

Servais Etienne / Photo © La Meuse Membre belge philologue du 9 avril 1938 au 30 décembre 1952.
Successeur : Émilie Noulet
Fauteuil 30
BIOGRAPHIE

Servais Étienne naît à Jupille le 20 mars 1886. Intéressé par les mathématiques, il commence tout d'abord des études d'ingénieur, mais bifurque tôt vers la philologie romane. En 1914, à l'Université de Liège, il soutient sa thèse sur Les sources populaires du roman de Balzac. Ce travail resté inédit donne son orientation à la première phase de la carrière d'Étienne : c'est la voie des recherches de sources et d'influences qu'il explora d'abord. Il publie ainsi coup sur coup deux importants travaux d'érudition : Le genre romanesque en France depuis l'apparition de la Nouvelle Héloïse jusqu'aux approches de la Révolution (1922), fondé sur un dépouillement très étendu, et Les sources de Bug-Jargal. Avec en appendice quelques sources de Han d'Islande (1923). C'est à cette époque que Servais Étienne entre dans le corps académique de l'Université de Liège, aux côtés de Maurice Wilmotte et Auguste Doutrepont.

Ses travaux d'historien ont jeté une lueur non seulement sur le statut de certaines œuvres du XVIIIe siècle – pour Étienne, La Nouvelle Héloïse est la réaction d'un moraliste contre les contenus libertins du roman de la phase antérieure – mais aussi sur des mouvements généraux de la pensée de l'époque. Étienne montre ainsi que l'influence de l'abbé Prévost a été plus importante que celle de Rousseau sur la littérature narrative du temps. Mais l'essentiel de ce qui relie ces premiers travaux au reste de la production d'Étienne est sans doute ailleurs. Les recherches d'influences n'ont pas ces dernières pour visée ultime : elles entendent aussi montrer comment le créateur transcende ses sources (les pamphlétaires antiesclavagistes dans le cas de Hugo) pour arracher l'œuvre à l'anecdote et la faire accéder à la permanence grâce à la maîtrise esthétique. Et c'est bien cette dernière qui intéresse Étienne. Sa pensée s'ordonne en effet autour du principe de l'autonomisation du texte littéraire. Et c'est dans sa tâche d'enseignant qu'Étienne va le mieux formuler ce principe.

Son nom est lié à une méthode qui s'est fait connaître sous le nom d'analyse textuelle. L'objectif que le professeur s'assigne est de faire accéder ses élèves à la beauté des textes littéraires. Dans son esprit, une telle jouissance est nécessairement liée à la compréhension des mécanismes expressifs à l'œuvre dans ces textes. D'où une approche privilégiant les formes, au détriment des contenus (bien qu'Étienne eût un coup d'œil d'aigle, qui lui faisait aller droit au sens le plus nucléaire d'un texte). D'où surtout, un rejet des commentaires érudits, qui, s'ils peuvent mener à la compréhension de tout ce qui est extérieur au texte, ne peuvent mener à une meilleure aperception phénoménologique de celui-ci. Étienne livre l'esprit de sa méthode dans un ouvrage polémique : Défense de la philologie (1933). On a un peu oublié aujourd'hui que ce texte plusieurs fois réédité apparut d'abord comme un pamphlet anti-historiciste. Venant après plusieurs articles sur des problèmes de théorie (La méthode en histoire littéraire, 1926, La tâche de l'historien, 1931), il prenait en effet position dans une controverse déclenchée au Congrès international d'histoire littéraire qui s'était tenu à Budapest en 1931 : l'auteur entendait rompre une lance contre les Lanson et les Mornet. À partir de Défense de la philologie, Étienne ne sera plus qu'un enseignant au rayonnement intense : après 1939, ses publications se raréfient. Il meurt le 29 décembre 1952. Il avait été élu à l'Académie royale de langue et de littérature françaises le 9 avril 1938.

L'analyse textuelle est une méthode de lecture linéaire : il ne s'agit ni de faire apparaître la structure sous-jacente du texte, ni de développer et de prolonger les effets esthétiques de cette structure, mais de produire un commentaire où l'appropriation du texte par le lecteur se décrit elle-même, dans une constante association causale des données langagières et de leurs effets impressifs. Un des tout premiers à prôner une lecture immanente, et précurseur en cela de la poétique structurale, Étienne n'a pas su tirer toutes les conséquences de sa position avancée. Une étude des procédés stylistiques postule, pour être pleinement efficace, un certain appareillage sémiotique. Mais Étienne récuse toute technicité poussée. La seconde omission réside dans le fait que, si la description du stimulus textuel est capitale dans la méthode, la description de l'habitus du lecteur ne devrait pas l'être moins. Or le lecteur selon Étienne est une instance universelle, passive et permanente; mais ces traits ne sont nulle part justifiés par un quelconque travail de modélisation.

Ces deux traits sont occultés par le fait que la méthode se donne comme une propédeutique littéraire, perspective qui exclut les considérations épistémologiques (le titre d'un recueil de bons travaux d'étudiants indique assez ce caractère : il s'agit d'Expériences d'analyse textuelle en vue de l'explication littéraire, 1935; mais l'explication qui prolongerait l'analyse n'est pas définie). Elles font voir en Étienne une des dernières incarnations de l'honnête homme du XVIIe siècle, qui récusait la technicité bourgeoise. Il tenait en effet que l'homme est toujours le même, en quelque époque et dans quelque société qu'on le trouve. Cette conception désincarnée était, il faut le rappeler, celle de nombre d'intellectuels que la grande crise avait rendu sceptiques sur la société. Chez Étienne, elle est corrélée à une conception moniste du sens : pour lui, qui avait neutralisé le variable lecteur, un mot ne pouvait avoir qu'une seule acception. On voit ainsi se dessiner une conception idéaliste de l'art, défendue auparavant par un Croce. L'œuvre transcende ses conditions de production, grâce à l'alchimie mystérieuse du génie. Conception idéaliste et individualiste : c'est en l'individu que se produit la transmutation qui fait d'un discours verbal un chef-d'œuvre. Conception aristocratique, devrait-on ajouter : pour le professeur dont la sévérité était aussi réputée que l'attention, il s'agissait, plutôt que d'amener chaque élève à son meilleur niveau, de séparer le bon grain de l'ivraie.