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Œuvres poétiques complètes en 3 volumes
de Marcel Thiry

Marcel Thiry - Oeuvres poétiques complètes en 3 volumes

Genre : Poésie
Format : 14 x 19,5 cm
Nombre de pages (3 vol.) : 1.374 p.
Date de publication : 1997
ISBN : 2-8032-0021-X (vol. 1), 2-8032-0022-8 (vol. 2), 2-8032-0023-6 (vol. 3)
Prix : 37,20 €
Avertissement de Charles Bertin
Introduction de Bernard Delvaille

À propos du livre (texte de l'Avertissement)

La présente édition en trois volumes des poésies complètes de Marcel Thiry, publiée par notre Académie à l'occasion du centenaire de la naissance de l'auteur de Statue de la Fatigue, a vocation de mettre à la portée de tous les lecteurs une œuvre encore mal connue, qui est l'une des plus riches et de plus subtiles de la poésie française de ce siècle.

Peu avant la mort de Marcel Thiry, une édition collective de sa poésie avait déjà paru chez Seghers en 1975. Sur la suggestion de son éditeur, le poète avait donné pour titre au volume le vers initial du premier de ses recueils, Toi qui pâlis au nom de Vancouver, qui, dès les années vingt, avait acquis une célébrité qui passait de loin celle de son auteur.

Ce premier rassemblement, d'ailleurs incomplet, puisque la dernière œuvre du poète, Lettre du cap, n'y figure pas, est aujourd'hui épuisé en librairie. Sa réédition, épurée des coquilles qui déparent le texte, enrichie de documents nouveaux et d'un apparat critique, s'imposait absolument.

Voici donc, publiés dans une version conforme à celle des éditions originales, les dix-huit livres de poèmes, complétés par quelques morceaux isolés de tout recueil, que Marcel Thiry composa de 1924 à 1977.

Pour rendre plus commode la lecture des œuvres, associées ici dans la même coulée, qui jalonnent ces cinquante-trois ans et pour favoriser la connivence du lecteur avec un univers poétique en évolution continue, auquel, nous n'en doutons pas, il trouvera plaisir à revenir souvent, nous avons choisi de diviser notre édition en trois tomes.

Ces trois tomes correspondent aux trois périodes essentielles de la vie créatrice du poète : les années qui vont du lendemain de la première guerre mondiale à la veille de la seconde – le temps de la maturité – les dernières années. Chacun des volumes comporte six recueils.

Le premier tome (1924-1938) introduit par la préface de Bernard Delvaille qui figurait déjà dans l'édition de 1975, mais que l'auteur a développée et enrichie de notations et d'informations nouvelles, réunit les œuvres suivantes : Toi qui pâlis au nom de Vancouver (1924); Plongeantes Proues (1925); L'Enfant Prodigue (1927); Statue de la Fatigue (1934); Trois proses en vers (1934); Commémoration d'Apollinaire (poème hors recueil, 1935); Poèmes extraits de Marchands (1936); La Mer de la Tranquillité (1938).

Le deuxième tome (1950-1969) réunit : Âges (1950); Trois longs regrets du lis des champs (1955); Usine à penser des choses tristes (1957); Au courtier mordoré (poème hors recueil, 1957); Vie Poésie (1961); Le Festin d'attente (1963); Prose de la missile (poème hors recueil, 1964); Le Jardin fixe (1969).

Le troisième tome (1969-1977) rassemble : Saison cinq et quatre proses (1969); Attouchements des sonnets de Shakespeare (1970); L'Ego des neiges (1972); Songes et Spélonques (1973); L'Encore (1975); Lettre du cap (1977).

Ce troisième et dernier tome comprend aussi, en appendice, le texte intégral du premier livre de vers de Marcel Thiry, Le Cœur et les Sens, publié dès 1919, que le poète n'a pas jugé suffisamment accompli pour qu'il fût admis dans la bibliographie de ses œuvres.

Le lecteur aura également l'occasion de découvrir dans les annexes de ce volume quatre textes peu connus qui sont d'un exceptionnel intérêt pour la compréhension de l'univers poétique de leur auteur :

- la préface qu'il écrivit en 1942 pour Astrale automobile, ce livre de poèmes dont la guerre retarda la publication et qui devint en 1950 une des parties des Âges. La préface en question ne fut publiée qu'en 1985 dans le Bulletin de l'Académie et n'a jamais été rééditée;

- deux communications académiques : L'Imparfait en poésie (1950) et Second métier (1957);

- l'essai intitulé Le Poème et la Langue (1967), dans lequel après s'être dit modestement «ouvrier en poésie», Marcel Thiry nous enseigne le bon usage de la lecture des poètes et nous apporte des passionnantes révélations sur sa formation, ses goûts littéraires, ses admirations et certaines de ses répugnances lexicales.

Dès l'origine de ce projet de réédition, l'Académie a eu le bonheur de bénéficier de la collaboration amicale de Christian Delcourt qui, non seulement a mis à la disposition de notre entreprises les ressources de la « bibliothèque électronique » Beltext dont son équipe a entrepris de doter la Communauté française de Belgique, mais encore a personnellement établi le texte et l'apparat critique de la présente édition.

Je tiens, au nom des Éditions de l'Académie, à remercier chaleureusement pour leur irremplaçable concours ce philologue, qui poursuit depuis de nombreuses années un magnifique travail de recherche et d'analyse sur la poésie de Marcel Thiry, et cette équipe liégeoise qui met si efficacement l'ordinateur au service de notre langue et de nos lettres.

Lire un extrait

Tome 1

Toi qui pâlis au nom de Vancouver


I

Toi qui pâlis au nom de Vancouver,
Tu n'as pourtant fait qu'un banal voyage;
Tu n'as pas vu les grands perroquets verts,
Les fleuves indigo ni les sauvages.

Tu t'embarquas à bord de maints steamers
Dont par malheur pas un une fit naufrage
Sans grand éclat tu servis sous Stürmer,
Pour déserter tu fus toujours trop sage.

Mais il suffit à ton orgueil chagrin
D'avoir été ce soldat pérégrin
Sur le trottoir des villes inconnues,

Et, seul, un soir, dans un bar de Broadway,
D'avoir aimé les grâces Greenaway
D'une Allemande aux mains savamment nues.


II

Quand en avril dix-huit, en gare de Kharbine,
Tu dormais un sommeil plein du choc des wagons,
Quand l'ictère et sa jaune esthétique chagrine
Aigrissaient savamment tes méditations,
Quand Tarnapol était Ecbatane et Gomorrhe,
Et quand, ayant tiré la pire faction,
Tu regardais bleuir secrètement l'aurore…


III

Je me souviens encor de vos rouges falaises,
Folkestone, et du vert des pelouses anglaises
Et du balancement qu'avaient les grands steamers,
Et, mon rêve embarqué s'en allant sur la mer,
Je me souviens des jours d'automne boréale
Où j'ai connu, parmi les pâleurs idéales
Dont l'haleine du Pôle angélisait le ciel,
Le Nord, le gel, et les clochers d'or d'Archangel…

Je me souviens aussi du nom fier d'Elverdinghe
Et des bons compagnons durcis par la bourlingue
Près de qui j'ai dormi mes plus justes sommeils;
Je me souviens des continents et des soleils,
Je me souviens des mers et des ports et des femmes
Et des fleuves sans nom et des villes sans âme
Où parfois mon destin vagabond s'arrêtait,
Et qui voyaient passer avec indifférence,
Parmi leurs spleens ou leurs splendeurs ou leurs souffrances,
Ce même soldat maigre et ardent que j'étais…


IV

Asie au nom de maladie,
Beau marécage empoisonné,
Par ton printemps contaminé
Je suis atteint du mal Asie.

Je suis comme syphilisé
Qui se souvient de son amie
Et de sa chère chair pourrie
Et du goût mort de son baiser.

Aux mauvais lieux de Mongolie,
Par le cosaque et le Yankee
J'ai vu ton chaud corps possédé;

Et dans l'Ouest et dans la vie,
Par tes mystères obsédé,
Je traîne un cœur atteint d'Asie.


V

Ce soir triste sur l'Ingoda
Tu te souviens de sa couleur;
L'herbe brûlait avec pâleur,
Par les champs roux, sous le ciel jade.

Mais ta belle âme de soldat,
Te souviens-tu de sa couleur ?
Jeunesse drue et si d'ailleurs
Parmi ces Orients malades…

Une eau très verte apparaissait
Sous la glace très amincie
De l'Ingoda couleur d'Asie;

Les bleus chameaux au loin paissaient,
Et tu rêvais d'être au Pousset
Dans un kaki de fantaisie.


VI

Pour être encor sur ce transport
Qui ramenait aussi quelques femmes créoles,
Sur ce transport ayant à bord
Ces femmes, ces soldats vaincus et la variole,

Pour voir passer encore au bras d'un aspirant
Le flirt bronzé du capitaine
Qui portait avec art une robe safran
Comme un drapeau de quarantaine,

Pour souffrir encor du vaccin
Du mal de mer et de l'altier dédain des femmes,
Et pour rêver de jeunes seins
Dans l'entrepont plein du confus chaos des âmes,

Pour entendre chanter encor dans les agrès
Les longs alizés nostalgiques,
Pour être encor ce vacciné du Pacifique
Tu donnerais, tu donnerais…


VII

Ô capitales inconnues,
Je vous connais, je vous connais.
Vous fûtes celles qu'on tient nues
Et que l'on quitte pour jamais.

Ô escales ô amoureuses,
Pour des dollars ou des douros
Vous vous donniez comme les gueuses
Se donnent aux matelots.

Dans vos pays comme en des bouges
Vos corps pour d'autres sont restés
Pendant que mon destin qui bouge
Partit pour d'autres vanités;

Et quand, comme au coin d'une rue,
Je rencontre au détour d'un soir
Les souvenances apparues
De vos bars et de vos trottoirs,

C'est comme si, soudaine et belle,
À tel qui va s'embourgeoisant
Reparaissait quelque éternelle
Prostituée eue à seize ans.

VIII

Parce qu'un remorqueur brame devant l'écluse,
Tu pars; tu es à bord, le soir, tous feux éteints;
Tu écoutes, couché sous ton astre incertain,
Le chant du coq martiniquais dans la cambuse,
La berceuse du vent plaintif dans les agrès
Et le déferlement des vagues sur l'étrave.
Ô entreponts pleins de cœurs d'hommes, ô regrets !
Va, la mer t'a marqué du signe des esclaves :
L'appel d'un remorqueur ce soir t'a fait pâlir,
Tu n'as plus que l'amour de tes vieilles épreuves,
Tu ne passeras plus un pont sans tressaillir,
L'odeur de Rotterdam monte de tous les fleuves
Et le bruit de la mer chante dans tous les bruits…

Tu es dans ta maison bourgeoise et tu vieillis.


Tome 2

Ce matin sous-marin…

Ce matin sous-marin sous la mer de la honte,
L'Atlantide Paris se livre aux coraux lents
Et, squale oisif entre les temples ondulants,
Tu écoutes l'écho de la mort des Atlantes
Erreur comme toi-même aux arcades noyées.

Amant de Paris tu es changé en requin
Triste; toutes les rues de la Paix sont noyées;
On lit encor les noms de Paix et de Paquin
Ondulant par lambeaux dans l'eau lourde, où ondule
Quelque fantôme aussi de colonne Vendôme.
Paris dort son glauque armistice, avec ses rues
Où la chair et la paix et le pain sont fantômes;
Ton spleen survole à coups d'ailerons veloutés
La survivance des beaux passages cloutés
Comme des lois qu'un temps indifférent nivelle,
Et toujours, par l'eau sombre où l'algue s'échevelle
Du souvenir dans cette tiède demi-nuit,
Ô amant de Paris changé en rquin triste,
Tu reviens au gré lent des courants de l'ennui
Vers l'étalage étrange et bourgeois, rue Auber,
Où l'on voit des spodumènes, des améthystes,
Des orthoses, et qui, protégé de la mer
Et du siècle comme un aquarium inférieur,
Organise dans le vert silence un concert
De noms rares, de feux congelés en silices,
De bleuités, de viridences, de jaunesses,
Autour du centre astral qui régit la vitrine,
Un grand triphane jaune de Madagascar.
(On entend sous Paris, sous le fond de la mer,
Une vitesse ancienne ou future frémir.)

Paris dort repliés comme un homme en famine
Serrant sa faim sur lui comme un renard rongeur;
C'est le creux, c'est le manque d'hommes, c'est le vide
De pain, c'est l'absence des alcools aux terrasses
Et dans le cœur ce trou des soldats prisonniers;
C'est Paris maigre, la rue Lepic sans paniers
D'artichauts, de melons, de belons, de rascasses,
Les Halles sans salade et les quais sans poètes
Avec toi seul pour lent requin le long des boîtes;
C'est Paris sans journaux, sans amour, sans croissants,
Sans gloire, sans minuit, sans ses mâles, et sans
La facilité sexuelle des taxis.
Armistice, aveulissements, ataraxies.
L'encre a cessé sa bonne odeur rue du Croissant,
Les croissants de Chiboust existent par leur manque,
L'or exilé ou mort laisse veuves les banques
Sous-marines rue de Choiseul ou rue Vivienne.
Il n'y a plus la mer de voitures, leurs chaudes
Soies en Gulf-Stream dont les asphaltes se souviennent;
Il y a cette mer de la honte où tu rôdes,
Squale, où ton museau pénitent, quand il aura
Contourné cette vague dune l'Opéra,
Reviendra doux heurter l'ancien jardin sous verre
Et sa flottante orchestration de feux glaciaires.

Autour du grand triphane de Madagascar.

Jardin, jardin des joies mortes – pierres de lune,
Des anciens soirs – béryls et des deuils tourmalines,
Jades pour le toucher de lèvres dont le fard
Est au passé comme un soleil d'amour perdue.
Ces pierres tremblent de la même maladie
Dont tu vois onduler comme un bâton dans l'eau
L'Obélisque et le jour, la colonne Vendôme,
Les certitudes, l'Arc de Triomphe et une Âme.
Ô amant de Paris enchanté en squale, ô
Requin pour expier tels soirs comme des proies,
Ces béryls habités des spectres de tes joies
Tu heurtes la cloison vaine qui t'en sépare
Et qui vibre attentivement quand tu entends
Sous la mer ce lointain tonnerre par instants.

(Et dans Paris passaient pourtant des passants rares,
Sans qu'on sût s'ils passaient en chair, ou si c'étaient
Les ombres des vivants du ciel qui descendaient
Vers le fond de la mer, d'une altitude heureuse.
Non. C'était le nouveau bétail bleu de la honte,
Les lémures broutant la honte aux plaines bleues.
Il en est qui pressaient tristement leurs pas d'ombres
Vers une anfractuosité froide où dormir.
Il en est qui paissaient des millions précaires,
D'ironiques argents sans pouvoir de loisir,
Sans l'alcool des autos, le haschich des croisières,
Sans voitures, sans lits-avions, sans Juan-les-pins;
Il en est qui mendiaient bleus des tickets de pain.)

Et nul, ni le requin pèlerin vers l'ancienne
Vitrine aux pavements de gemmes rue Auber,
Ni les bancs résignés d'espèce parisienne,
Nul ne sait quel trommel sous le fond de la mer
Mélange en écroulements de temples les âges,
Quel centaure d'en bas fait passer les orages
De ses galops d'Est en Ouest, du Sud au Nord;
C'est des tonnerres inférieurs, c'est les passages
Des chevaux démontés des escadrons des morts
Qui reviennent, sauvages hardes descendues
Aux enfers, comme aux champs des batailles perdues,
Faire ébouler d'Est en Ouest, du Sud au Nord
Leurs grandes charges vagabondes sous la mer.

C'est peut-être ton présage, Canon futur.

C'est peut-être un grand Maître au travail sous la mer.

Détourne-toi des prestiges morts du triphane,
Mon squale; entends l'appel du futur sous la mer.
Exorcisé requin, reprends ta forme humaine,
Trouve la trappe, essaye un tunnel, pose un pied
De vertical explorateur sur l'escalier
Qui mène à la Maison Manente, à la Matrice.
Un Maître y fait rouler dans l'ombre un Maître-Mot
En foudres sourds parmi la moiteur génitrice.
Mineur du minerai d'aller vite,
Métro,
Métro, Métro, maternelles entrailles.
Mineur de la vitesse en sous-sol des batailles,
Métro plus merveilleux qu'il y a quarante ans,
Qui savais la vitesse il y a quarante ans
Et qui foules encor par tes courbes artères
Le beau sang d'aller vite au cerveau des mystères.
Métro intact au fond de la honte, Métro
Vivant comme il y a quarante ans, et l'auto
Qui volait dans ton ciel de boulevards est mote.
La tiédeur, on est près du feu central, nourrit
Sur tes murs les noms lourds d'Europe et de Concorde :
Il faut ces touffeurs de serres d'art à ces fruits
D'Atlantis pour mûrir pensivement leurs globes.
Tes trains, métro, les grandes pompes de l'espoir,
Tirent encor l'eau d'aller vite du puits noir.
Tes trains s'évasent des tunnels comme des gerbes
Et vont s'élargissent comme on dit que les gerbes
Des nébuleuses vont s'espaçant dans le ciel,
Les yeux d'or de tes trains divergent, comme au ciel
Nous épanouirons en fleurs simultanées
Le divergent bouquet délié des années.
Tu vis encor, héros Métro; j'ai trouvé
La Vitesse, l'autre espérance, l'autre V
Enfouie au profond des grottes de Mémoire,
Et c'est toi, beau voleur souterrain de la gloire
D'aller vite, qui sus soustraire et cultiver
Ce premier Verbe la Vitesse l'autre V
Quand le déluge vert eut noyé les voitures.
Sur tes voûtes s'ensable un Paris sans voitures
Et s'abandonne aux algues de mourir, le pain
Manque, un jaune soleil agonise au triphane,
Le béryl meurt, et tous les luxes bleus se fanent;
Mais ta cuve en rumeur est un tiède pétrin
Où, comme un bras infatigable, chaque train
Rebrasse et repétrit l'espérance innommée
Et remalaxe monotonement l'idée
D'un pain futur encore vague à notre faim;
Et la mer de la honte alourdit ses sargasses
Sur Paris sans parfums, sans alcools aux terrasses,
Sans tous les soirs de tous les néons exaltés,
Mais tu vis sous la mer, Métro, nos vieux étés
Sont descendus aux pressoirs secrets de tes caves,
Tu vis encor, tu respires par grandes rames
En cadence, et pour un grand Pain ou un grand Vin
Tu travailles encore l'épais mélange humain
Jusqu'au jour où ta roue étant assez tournée,
Ton rite ayant assez révolu ta journée,
Assez centrifugé ta cohue enfournée,
Ton vin ou ton levain soulevant les voussures
Fusera dans la mer des mornes salissures,
Aveuglera d'un geyser de feu les lémures
Broutant la honte aux fonds abyssaux de l'histoire,
Et vomira la haute flamme expiatoire
D'un volcan de vitesse aveugle et de victoire.


Tome 3

J'écris du cap le plus nord-nord-est de la France…

J'écris du cap le plus nord-nord-est de la France.
J'écrirai de ce cap mis hors France, à ma France.

Ici elle est la finissante de la naissante.
Ici elle s'achève ou bien elle commence.
Elle termine, elle a voulu parfaire ici
L'ourlet de son manteau de terres, le récit
Des monts, des vals, des ciels, des villes, de l'histoire.
Elle commence pour ceux-ci du promontoire.
Ils sont cernés de trois côtés par un autre grand élément,
Battus, mais bien piétés sur le sol de la marche,
Par trois flux d'allemand, de flamand, néerland,
Mais tournés, comme s'ils étaient prêts pour la marche
En avant, dans la certitude et dans l'élan,
Vers la France aux midis pleins d'appels qui commence.

Ô cap, de trois côtés aux ressacs de la mer,
Cap aux trois fronts de mer sur la mer Germanie,
Cap en étrave de notre amour dans les airs,
Cap en triangle qui pénètre, l'avancée
Du grand vaisseau gréé de langage et pensée
Et passé, qui aurait ancré ici, proue engravée,
Pour mieux rester lui-même entre les ressacs, tel,
Ô vaisseau France dont voici le cap, ô tel!

(Je ne peux pas ne pas me rappeler Claude,
Qui, sans penser alors à nulle Germanie,
Sut entendre que la mer vague fait ia ia.)

Tourné vers le pays sonnant oui qu'il y a,
J'écris avec ma ville française à ma droite,
La dernière ville française avant le ja.
D'ici un matin je la vie monter sous les bombes toute droite
Jusqu'au ciel, et redescendre en nuage de brique rouge.

En France aussi, France, je l'avais vue
Bondir au ciel tuée, et puis retomber rouge
De tout son sang sur toute sa sainte étendue
Et elle vit plus magnifique,
et ainsi Liège
S'est retrouvée à rechanter son chant, et à
Refaire heureusement le nœud de ses rivières.

Dos aux trois mers battant l'avancée angulaire,
Voici notre balcon tourné au sud, peuplé
De plus de morts que de vivants pour contempler,
Dans ses fraternités lointaines, la Belle patrie.
Il y a de ces morts qui sont plus grands, qui prient
La prière de tous plus immortellement,
Qui lui prêtent l'accent immortel des aèdes,
Plisnier, Mockel («ton chant c'est le chant des Français»),
Plisnier, Mockel, et leur véhément évangile
Si clair que la parole en est presque inutile
Sinon qu'elle vient exalter
Notre croyance originellement française
En la certification par la Beauté…
D'ici l'on ne s'est jamais trompés sur la France.
On dit : «C'est un malheur d'être nés des sevrés,
Distants d'elle en étant si prochains, séparés
Par des hasards de Waterloos et de naissance…»

Un malheur? NON, si c'est pour mieux la voir, l'avoir
Mieux, l'ayant de ce cap, ce balcon, la savoir
Toute, et la concevoir toute dans sa constance;
Non, peut-être, si c'est pour pouvoir témoigner.
On ne témoigne que d'une amour éloignée.
Ici l'on est d'elle et hors d'elle pour pouvoir
Être plus irréfutablement de la France.

(J'écris du cap le plus grand nord de l'existence.
Il est temps. Faire un cairn à garder mon écrit.)

Mais que les grandes Ys de la mer entourante
N'aillent pas jalouser qu'on ne les aime pas.

On les entend, les sous-marins alléluias,
Concert dans Amsterdam de l'aquarium de son musée,
Alkmaar qui sonne encor la liberté qu'elle a fondée,
Et votre chœur, les nixes du Rhin, votre appel,
Filles-fleurs sous les eux, quand même que le ja
Jappait dur pour scander l'invasion bourrelle

- Et puis Anvers, Anvers que je vois dans l'alors,
La prodiguée Anvers qui voulait bien encor
Se conter par son lied français des noms de rue,
Ô Longue-rue-d'Argile et toi, Canal-au-Sucre,
Anvers toujours pour moi cette maison trouvée
Où des soldats revenant de la guerre
Avaient chacun leur fiancée assise comme en étagère,
Dans un désordre frais de nues épaules différentes,
Sur les marches d'un large escalier d'espérance…

N'entend-on pas toutes les mers, du cap de France?

Vous cependant, puisque c'est à vous que j'écris,
Vous qui ne pouvez pas vous voir être la France
Puisque vous êtes dans la France, laissez-nous
Vous crier de loin que nous sommes sûrs de vous.
C'est bien que vous viviez insoucieux de nous,
Car ce qu'il faut c'est que vous viviez, que la France
Vive par vous, et nous savons très bien que notre frange
Est si peu au manteau immortel de la France.
Un jour pourtant, peut-être un grand soir, un matin,
Surpris d'avoir senti remuer ce destin
Comme une femme sent vouloir l'enfant qui bouge,
Ne tournerez-vous par un jour à votre tour
Vos visages vers ce balcon, n'entendrez-vous
Ce cri du cap le plus nord-nord-est de la France?

Table des matières

Tome 1

Avertissement de Charles Bertin

Introduction de Bernard Delvaille

Toi qui pâlis au nom de Vancouver (1924)
Plongeantes Proues (1925)
L'Enfant Prodigue (1927)
Statue de la Fatigue (1934)
Trois proses en vers (1934)
Commémoration d'Apollinaire (poème hors recueil, 1935)
Poèmes extraits de Marchands (1936)
La Mer de la Tranquillité (1938)

Corrections et variantes, par Christian Delcourt


Tome 2

Âges (1950)
Trois longs regrets du lis des champs (1955)
Usine à penser des choses tristes (1957)
Au courtier mordoré (poème hors recueil, 1957)
Vie Poésie (1961)
Le Festin d'attente (1963)
Prose de la missile (poème hors recueil, 1964)
Le Jardin fixe (1969)

Corrections et variantes, par Christian Delcourt


Tome 3

Saison cinq et quatre proses (1969)
Attouchements des sonnets de Shakespeare (1970)
L'Ego des neiges (1972)
Songes et Spélonques (1973)
L'Encore (1975)
Lettre du cap (1977)

Corrections et variantes, par Christian Delcourt