Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique
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Composition


Jules Destrée

Jules Destrée / Photo © B. Couprie Membre belge littéraire du 20 mai 1922 au 2 janvier 1936.
Successeur : Firmin Van Den Bosch
Fauteuil 25
BIOGRAPHIE

Jules Destrée naît à Marcinelle le 29 août 1863, dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle, amie des arts. Le père, Olivier, ingénieur-chimiste, est professeur au Collège communal de Charleroi où il peut suivre l'éducation de ses deux fils Jules et Olivier-Georges, le futur dom Bruno. Point n'est besoin de sévérité. Élève brillant, Jules est aussi brillant étudiant: à vingt ans (1883) il conquiert son diplôme de docteur en droit. Il fait alors son stage chez Edmond Picard, chez qui il se lie d'amitié avec Henry Carton de Wiart et Léon Hennebicq. Il est aussitôt plongé dans une atmosphère des plus artistiques : Bauwens et Waller ont réuni autour d'eux une équipe de La Jeune Belgique à laquelle le jeune robin s'empresse d'adhérer. Dès le 15 mai 1882, nous le trouvons au sommaire du combatif périodique : il lui reste fidèle, même quand la revue change de cap. On retrouve, sous sa plume, des textes de tout genre : œuvres d'inspiration, de critique littéraire ou artistique, voire impression du barreau; car dès 1886, il est inscrit au barreau de Charleroi. D'entrée de jeu, il est amené à plaider la cause d'ouvriers mis en jugement. Son éloquence ne peut obtenir l'acquittement d'Octave Falleur, secrétaire de l'Union Verrière qui est accusé d'avoir suscité l'incendie de la verrerie Baudoux; il notera alors qu'il est «épouvanté de voir sur quelles iniquités… tout notre ordre bourgeois est fondé». On voit poindre dans cette notation des préoccupations sociales; attendues, d'ailleurs, chez un lecteur assidu des romanciers russes. Elles se mueront bientôt en engagement politique. En 1888, Destrée fait partie, à côté d'Edmond Picard et de Paul Janson, de l'équipe de dix-neuf avocats qui plaident les causes des accusés du Grand Complot, procès dont on a dit qu'il était plus politique que juridique : une parfaite connaissance des dossiers, une maîtrise dialectique impressionnante amènent l'acquittement des présumés coupables.

Désormais l'esthète de La Jeune Belgique, le divulgateur de la doctrine socialiste va devenir un homme d'action. L'instauration du vote plural conduira, en 1894, aux élections du 14 octobre, d'un seul coup, de vingt-huit élus socialistes (dont huit carolorégiens) à la Chambre. Destrée est du nombre : il restera député jusqu'à sa mort. Désormais, il va déployer une activité intense qui illustrera maint domaine. Il sera conseiller communal (1903-1911), échevin (1903) de l'Instruction publique de Marcinelle; il fonde le 20 octobre 1903 l'Assemblée wallonne, dont il sera secrétaire général jusqu'à sa démission, le 12 novembre 1919. Dans la Revue de Belgique du 15 août 1912, il publie sa célèbre Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, dont on a retenu la phrase provocatrice : Sire, il n'y a pas de Belges qui, en fait, constitue son manifeste pour le fédéralisme.

Il serait outrecuidant d'évoquer une carrière parlementaire de plus de quarante ans et de rappeler ses nombreuses interventions, veinées d'un humour parfois grinçant. On ne peut oublier que l'homme politique ne renoncera jamais à son activité d'écrivain : en épinglant quelques moments forts de son action, on verra que les deux visages de cet Hermès pouvaient parfois se confondre.

Destrée connaît bien l'Italie qu'il a visitée, encore étudiant, avec son père et son frère, plus tard avec sa femme, Marie Danse : il a consacré diverses études à la peinture péninsulaire. Faut-il, dès lors, s'étonner qu'à la déclaration de guerre, le gouvernement l'y envoie avec Pierre Paulus, pour récupérer les œuvres de nos artistes exposées à la Biennale de Venise? Dans ce pays, à la neutralité chancelante, ils s'efforceront avec les députés Lorand (libéral) et Mélot (catholique) de dénoncer les méthodes de l'envahisseur. Secondés dans leurs efforts par Gabriele D'Annunzio, ils parviennent à faire crouler la Triple Alliance; l'Italie déclare la guerre à l'Autriche le 25 mai 1915. Au lendemain de la Révolution d'octobre, Destrée est mandé comme ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprès du gouvernement de Kerensky. L'action du premier ministre russe le déçoit : son livre Les fondeurs de neige (1920) confesse sa désillusion. Lui ayant enjoint de quitter la Russie, le gouvernement lui confie l'ambassade de Pékin. Il rejoint son poste après un long périple qui le conduit à Vladivostok et au Japon. Il quitte la Chine en novembre 1918 après avoir fait ample moisson de souvenirs tant spirituels que matériels; sa maison bruxelloise de la rue des Minimes regorgeait, d'ailleurs, de ces témoignages. Lorsque Léon Delacroix constitue son deuxième gouvernement, il confie le ministère des Sciences et des Arts à 1'orateur formidable (ainsi le jugeait Maeterlinck). Destrée gère ce département du 9 décembre 1919 au 24 octobre 1921. On ne saurait énumérer toutes les initiatives qu'il prend alors et la plus spectaculaire reste, sans aucun doute, la création, malgré réticences et scepticismes, de l'Académie royale de langue et de littérature françaises.

L'œuvre écrite de l'homme d'État est abondante et diverse. On a évoqué la collaboration à La Jeune Belgique : c'est ce périodique qui a accueilli un fragment des Lettres à Jeanne (1886), évocation d'amours de jeunesse qui sera répudiée par la suite. Un autre volume autobiographique, Mons et les Montois (1933), est un croquis séduisant de la ville où il avait plaidé ses grands procès et célébré son mariage. Le conteur (notamment Les Chimères, 1889) ne peut faire négliger l'historien d'art qui, partant de l'illustration de L'œuvre gravé d'Odilon Redon et de Notes sur les Primitifs italiens (1899-1900-1903), nous conduit à l'essai sur Le Maître de Flémalle (Robert Campin) (1930) et au magistral ouvrage (dont les conclusions seront contestées) sur Roger de la Pasture - Van der Weyden (1930).

La Classe des beaux-arts de l'Académie royale l'appelle en son sein le 1er juillet 1920; l'Académie qu'il a fondée l'élit le 20 mai 1922. Il siège la même année aux côtés d'Einstein, de Marie Curie, de Valéry à la Commission de coopération intellectuelle de la Société des Nations. Il meurt à Bruxelles le 3 janvier 1936.



BIBLIOGRAPHIE

La Littérature au Barreau, Bruxelles, Larcier, 1886.

Lettres à Jeanne, Bruxelles, Veuve Monnom, 1886.

Transpositions. Imagerie japonaise, Bruxelles, Veuve Monnom, 1888..

Les Chimères, Bruxelles, Veuve Monnom, 1889.

L'œuvre lithographique de Odilon Redon, Bruxelles, Deman, 1891.

Journal des Destrée, Bruxelles, Lacomblez, 1891.

Paradoxes professionnels, Bruxelles, Veuve Larcier, 1893.

Une campagne électorale au Pays Noir, Bruxelles, Lacomblez, 1895 (rééd. Gand, Volksdrukkerij, 1907).

Les œuvres d'art dans les églises, Bruxelles, L'Avenir social, 1896.

Cours sur les écrivains belges contemporains, Bruxelles, Imprimerie économique, 1896.

Préoccupations intellectuelles, esthétiques et morales du Parti socialiste, Paris, Revue socialiste, 1897.

Bon-Dieu-des-Gaulx, Paris, Librairie de l'Art social, 1898.

Sur quelques peintres de Toscane (Notes sur les primitifs italiens), Bruxelles/Florence, Éditions Dietrich et Cie/Alinari, 1899.

Sur quelques peintres des Marches et de l’ Ombrie (Notes sur les primitifs italiens), Bruxelles/Florence, Éditions Dietrich et Cie/Alinari, 1900.

Bibliothèques ouvrières, Bruxelles, «Bibliothèque de propagande socialiste», 1901.

Le secret de Frédéric Marcinel, Bruxelles, Veuve Larcier, 1901.

Renouveau au Théâtre, Bruxelles, Le Peuple, 1902.

Quelques Histoires de Miséricorde, Bruxelles, Veuve Larcier, 1902.

Sur quelques peintres de Sienne, notes sur les primitifs italiens, Bruxelles/Florence, Éditions Dietrich et Cie/Alinari, 1903.

Les universités populaires, Gand, Germinal, 1905.

Anthologie Jules Destrée, Bruxelles, Association des Écrivains belges et Dechenne, 1906.

Une idée qui meurt : la Patrie, Bruxelles, Veuve Larcier, 1906.

Histoire de l'Art. Syllabus pour un cours, Louvain, 1908.

Les arts anciens du Hainaut (avec H. Fierens-Gevaert), Bruxelles, Veuve Monnom, 1911.

Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, Bruxelles, Weissenbruch, 1912.

Semailles, Bruxelles, Lamertin, 2 vol., 1913 et 1914.

Wallonie, Paris, Albert Messein, 1914.

En Italie avant la guerre, 1914-1915, préface par Maurice Maeterlinck, Bruxelles, Paris, Van Oest, 1915.

Aux Armées d'Italie (avec Richard Dupierreux), Paris, Bloud et Gay, 1916.

Opinions sur la Belgique-Italie (avec Richard Dupierreux), Bruxelles-Paris, Van Oest, 1916.

Dramatique Mariage de la Princesse Belgia et du Chevalier Honneur, 3 actes pour marionnettes, Londres, Œuvre du Vêtement des soldats belges, 1916.

L'effort britanique, préface par Georges Clemenceau, Bruxelles-Paris, Van Oest, 1916.

Les socialistes et la guerre européenne, Bruxelles-Paris, Van Oest, 1916.

En Italie pendant la guerre, Bruxelles-Paris, Van Oest, 1916.

Le principe des nationalités et la Belgique, Paris, Bloud et Gay, 1916.

Villes meurtries de Belgique. Les Villes wallonnes, Bruxelles-Paris, Van Oest, 1917.

Les déportations d'ouvriers belges, Londres, Haymon, Christy et Lilly, 1917.

La Belgique et la guerre. Conférence, Pékin, Cercle Sino-Français, 1918.

La Belgique et le Grand-Duché du Luxembourg, Bruxelles-Paris, Van Oest, 1918.

Figures italiennes d'aujourd'hui, Bruxelles-Paris, Van Oest, 1918.

Les Fondeurs de Neige. Notes sur la Révolution bolchévique, Bruxelles-Paris, Van Ooest, 1920.

Wallons et Flamands, Paris, Pion, 1923.

Roger Van der Weyden, Roger de la Pasture, Bruxelles-Paris, Kryn-Perche, 1926.

Le Mystère quotidien. Réflexions et Souvenirs, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1927.

Le Maître dit de Flémalle (Robert Campin), Bruxelles-Paris, Kryn-Perche, 1930.

L'effort international dans le domaine de l'esprit, Berlin, Marquardt, 1930.

Roger de la Pasture Van der Weyden, Bruxelles-Paris, Van Oest, 1930.

Un jour, je voyageais en Calabre..., Bruxelles, L'Églantine, 1931.

Pour en finir avec la guerre par une organisation fédérative de l'Europe..., Bruxelles, L'Églantine, 1931.

Mons et les Montois, Bruxelles, L'Églantine, 1933.

Pages d'un journal, 1884-1887, préface par Richard Dupierreux, Bruxelles, La Connaissance, 1937.

Jules destrée. Tous ses visages. Toute sa vie, pages recueillies par Pierre Bourgeois, préface de Marcel Hicter, Bruxelles, Éditions Labor, 1963.

Souvenirs des temps de guerre, édition annotée par Michel Dumoulin, Louvain-la-Neuve, Nauwelaerts, 1980.

Journal, 1882-1887, texte établi, présenté et annoté par Raymond Trousson, Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1995.



BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE

Jules Cambier, Jules Destrée, ministre des Sciences et des Arts (9 décembre 1919-20 octobre 1921), Bruxelles, Ancienne librairie Castaigne, 1921.

Richard Dupierreux, Jules Destrée, Paris-Bruxelles, Éditions Labor, 1938.

Pierre-Jean Schaeffer, Jules Destrée, essai biographique, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, Bruxelles, 1962.

Jean-Pierre Paulus, Edmond Picard et Jules Destrée, Bruxelles, Éditions Labor, coll. «Ceux d’hier et d’aujourd’hui», 1971.

Aimée Bologne-Lemaire, Jules Destrée, Charleroi, Institut Jules Destrée, coll. «Études et documents», 1976.

Philippe Destatte, Jules Destrée, l’antisémitisme et la Belgique, lettre ouverte à tous ceux qui colportent des mythes éculés sur les Wallons et sur leur histoire, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1995.

Collectif, Jules Destrée le multiple, Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, Bruxelles, 1995.

Pierre-Jean Schaeffer, Portraits de Jules Destrée, Marcinelle, Pro Cultura, 1997.